Les technologies font émerger des “usages” et des “pratiques”
La lecture du post de François “Les outils induisent un système de pensée” (voir-ci-dessous), m’a fait penser à ce livre fondamental que Pierre Lévy a publié en 1990 : “Les technologies de l’intelligence. L’avenir de la pensée à l’ère informatique“. L’objet de ce livre (qui a donc presque 20 ans, et que je recommande à tous les étudiants en communication !) est de repenser “le rôle des technologies informationnelles dans la constitution des cultures et l’intelligence des groupes”. Sa lecture peut nous permettre de mieux comprendre les enjeux et les ressors des “réseaux sociaux” contemporains, et les logiques d’innovation à l’ère de la “convergence numérique”.
L’auteur nous rappelle que chaque innovation technique constitue – au sens fort – une création de significations, et qu’elle a donc une “fonction de structuration du monde perçu“. Elle a ainsi un rôle majeur dans notre “activité cognitive” (qui consiste à produire du sens) “… l’activité cognitive… vise à produire un ordre dans l’environnement de l’être connaissant, ou tout au moins à diminuer la part du bruit et du chaos.”
Nous devons penser notre environnement – et nous penser nous-même dans cet environnement – en terme d’ “écologie cognitive”, dans la mesure où “L’intelligence ou la cognition sont le fait de réseaux complexes où interagissent un grand nombre d’acteurs humains, biologiques et techniques.“, écrit le philosophe. “En écologie cognitive, il n’y a pas de causes et d’effets mécaniques, mais des occasions et des acteurs.” Ainsi, les notions de réseaux, d’interactions et d’interfaces sont des notions majeures pour penser, prendre et comprendre, ce que P. Lévy appellera dans un ouvrage ultérieur “le cyberespace”, et la problématique générale de “l’émergence”. Cette écologie cognitive a une forte dimension technique. Or, trop souvent la technique est pensée sur le mode de l’extériorité (la fameuse séparation cartésienne entre le “sujet” et “l’objet”, pilier de notre culture héritée) et sur le mode “déterministe”. Certes, comme le propose François dans son post, les “outils induisent un système de pensée”, mais c’est aussi notre façon “de penser ces outils” qui fait émerger des usages originaux et des pratiques innovantes. La technique ne “détermine” pas, elle “rend possible”, elle crée les conditions pour produire du sens, de la relation, etc… Pierre Lévy y insiste d’ailleurs dans son livre : “La technique, même la plus moderne, est toute en bricolage, réemploi et détournement.” Ainsi, les réseaux créent les conditions d’une “intelligence collective” (autre concept majeur chez Pierre Lévy) : “Une certaine configuration de technologies intellectuelles à un moment donné ouvre certains champs des possibles (et pas d’autres) à une culture.” C’est ce qui sans doute, nous permet de comprendre pourquoi la question des “savoirs” (leurs conditions de production, leurs principes de classification et leurs processus de capitalisation) est aussi stratégique pour l’ensemble des institutions, et comment ont été rendu possibles les conditions d’une “innovation ascendante“.