Pavlov, Piaget et Balmer
Dans un précédent article, j’avançais une problématique qui me semble importante pour comprendre notre comportement face à la technologie : “Les outils induisent un système de pensée”. L’innovation est permanente dans ce champ de la culture numérique, aujourd’hui les usages sont de plus en plus définis par les utilisateurs, à qui les concepteurs laissent une bonne part de créativité. Mais comment notre intelligence s’approprie-t-elle ces outils ?
Selon moi, les outils (numériques) eux-mêmes modifient notre “intelligence” : nos expériences laissent des traces dans nos modes de raisonnements. Face à nous ce sont des “machines relationnelles” qui sollicitent nos capacités à comprendre, s’adapter, raisonner. J’ai noté deux modes que nous utilisons dans cet apprentissage.
PAVLOV
A la fin du 19e siècle, Ivan Pavlov découvre les lois fondamentales des réflexes conditionnels à partir d’une expérience restée célèbre avec un chien. Pour résumer, la bestiole se met à saliver à l’audition d’une clochette, après avoir été conditionnée. (Drelindrelin puis manger, dosim repetatur). Cette situation du conditionnement est très courante devant un ordinateur : “Ok, Ok, Ok, , Ok, Ok… et m… pourquoi j’ai fait OK !!??”. (Ca vous parle ?)
PIAGET
Notre ami Jean Piaget vient nous rassurer quand à cette relation que nous entretenons avec la technologie et son apprentissage (Encore plus fort, cet essai de Seymour Papert, élève de Piaget et informaticien). La psychologie cognitive, le concept de développement de l’intelligence par assimilation et accommodation sont précieux pour décrire notre capacité à progresser avec ces outils. Que se passe-t-il lorsque que nous sommes face à une “situation nouvelle” ? Notre intelligence travaille à deux niveaux. Je vends la mèche : c’est la bonne attitude, qu’il faut absolument “cultiver”.
Acquisition
Devant l’écran, un nouveau message, une nouvelle “interface” visuelle. Un “machin” pas habituel. Surprise, déstabilisation, étonnement : non, vous n’êtes pas entré dans la 4ème dimension. C’est la phase d’acquisition de ce contexte inconnu. A ce stade si vous filez à l’anglaise, si vous contournez sans comprendre, vous ratez tout. Vous restez au même niveau de conscience et vous manquez l’opportunité d’augmenter votre spiritualité. (Euh… sans être mal, c’est juste “pas bien”). En tout cas vous stagnez dans la connaissance “numérique”, ce qui à terme abouti à l’in-culture, à l’in-adaptation à l’innovation… Ne comptez pas sur une formation de votre employeur, je ne suis pas certain qu’il y ait une formation continue pour faire évoluer l’état d’esprit. (Lisez ce blog, c’est déjà une bonne thérapie !) Mots-clés : curiosité, expérimentation, compréhension, créativité…
Accomodation
La deuxième phase est la confrontation au réel. Autrement dit, avec les nouveaux éléments perçus, traduits et ajoutés dans votre banque de données “culturelle”, vous allez essayer quelque chose de nouveau. Traduire ce que vous avez compris dans l’action : clic, clic, clic. (Fft, tap, tap pour les mobiles tactiles.). Vous “bricolerez” sans doute, ce qui est loin d’être péjoratif, les ethnologues vous le diront (Tiens, voilà Claude Levi Strauss !). A cette étape, les expériences apportent de nouvelles compétences, votre intelligence augmente, l’outil a modifié votre culture par un nouvel usage, une nouvelle perception. Mais attention, cette évolution modèle aussi l’intelligence !
Il n’y a pas de caricature, tout le monde sait pratiquer l’apprentissage de la bonne manière, le faire est une question d’état d’esprit. Avec du recul, vous percevrez sans doute que cet apprentissage modèle aussi l’intelligence et le raisonnement ! Ok, c’est pour moi ainsi que se forme un système de pensée.
Un environnement technologique (lisez “informatique” pour capter la transition) est une culture(ie : manière d’être, penser, agir, communiquer). C’est un ensemble cohérent de pratiques, de règles, d’interactions, dans lequel vous, nous, moi, sommes confrontés : ce système est en principe à notre “merci” pour nous servir, mais parfois on aurait plutôt envie de dire “non merci“. J’avoue trouver dans l’environnement Microsoft un sujet inépuisable d’inspiration pour la critique…
Et Balmer ?
J’aurai pu écrire “Gates” et tout le monde aurait compris. Mais Bill est à la retraite et c’est Steve (Balmer) qui pilote à plein temps la destinée de Microsoft, le “leader” mondial et quasi-monopolistique des environnements logiciels de PC. Mon reproche principal envers Microsoft (mais c’est de moins en moins vrai), est qu’il incarne la “culture” numérique par l’effet de son monopole. C’est un hold-up, car Windows n’incarne que SA culture. Un environnement perfectible, avec des effets pervers sur l’intelligence, en guise d’accomodation. Des exemples ?
- Avec Windows XP sont arrivés les assistants, ces séquences à étapes pour réaliser une installation ou une action quelconque. Personne ne lit plus ces longs paragraphes qui se répètent, on clique, on clique… De même, les boîtes de dialogues incompréhensibles ont développé chez vous, nous, moi, le réflexe Pavlovien du “OK” !
- Plus grave : ces messages hors-sujet ou généralistes, qui séparent l’humanité en deux catégories. La première lit au premier degré et forcément ne comprend pas, ne trouve pas la cause du problème. La deuxième s’appuie sur sa culture du système pour s’adapter : étrange adaptation, qui consiste à désapprendre le sens des mots, puisque le salut est dans l’interprétation au second degré. Il y a donc à mes yeux, parmi les conditions d’adaptation (de survie, en fait) à Windows, des clauses inacceptables, en particulier l’abandon de son intégrité intellectuelle.
Au delà du cas Microsoft, qui n’est pas isolé, il y a à relativiser ces expériences déceptives face aux outils informatiques. Une bonne part de la responsabilité incombe aux ingénieurs et concepteurs de ces systèmes. Rendons à César ce qui lui appartient, et dans ce domaine on verrait beaucoup, beaucoup moins de nuls en informatique…
Il est grand temps de retrouver le chemin de l’esprit critique, du libre arbitre, ces conditions vitales pour progresser dans l’univers de la technologie. Sans complexe d’infériorité.